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Lundi, 16 Mai 2011 08:27
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L'apprentissage de la grève
Quand la situation contraint les dispositions
La grève, une expérience perturbatrice
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Quand la situation contraint les dispositions

Les entretiens conduits avec des salariés ayant participé à une ou plusieurs grèves font immédiatement apparaître de fortes inégalités de capital militant, entendu comme « ensemble de savoirs et savoirs-faire mobilisables lors des actions collectives », « incorporé sous forme de techniques, de dispositions à agir, intervenir ou tout simplement obéir »[3]. Certains, parmi lesquels ont retrouve sans surprise les salariés les plus investis dans l’action syndicale, sont sur ce plan de véritables héritiers, au sens où leurs parents étaient eux-mêmes militants (dans des partis, des syndicats, des associations) et leur ont transmis un ensemble de dispositions favorables à l’engagement et de schèmes de perception propres au militantisme. D’autres, eux aussi actifs syndicalistes, ont pour leur part acquis des dispositions et compétences militantes dans et par la participation préalable à diverses formes d’action collective, que ce soit le scoutisme, le monde associatif ou le syndicalisme étudiant.

Mais la majorité des salariés rencontrés sont de véritables novices, totalement dépourvus d’expérience en la matière, au moment de leur participation à la grève. Ni leur environnement familial proche ou lointain, ni leur trajectoire personnelle et les différents univers qu’ils ont été amenés à traverser (études, emplois précédents) ne les avaient jusqu’à présent amenés à se poser la question d’une éventuelle participation à une mobilisation. C’est à l’intérieur de l’entreprise qu’ils ont pour la première fois été confrontés à une offre d’engagement — celle que leur ont présentée leurs collègues leaders syndicaux — qui les a laissés tout d’abord quelque peu désemparés.

Cette faible appétence contestataire est décrite par certains sur le mode de la soumission à un ordre des choses quasi-naturalisé. Une vision pacifique du monde du travail et l’attachement docile aux hiérarchies internes portent à rejeter les rapports conflictuels au sein de l’entreprise et ceux, les syndicalistes, qui en apparaissent comme les ferments. C’est le cas de Constantin, qui explique qu’il n’est « pas très syndicat » et que l’action collective « ça fait pas partie de ma culture ». Il rapporte cette réticence devant la contestation à son milieu familial (« les grèves c’était pas culturel dans ma famille »), et plus spécialement à son père, ouvrier électricien, qu’il décrit comme « quelqu’un qui est aussi consciencieux du travail, c’est ce qu’il m’a légué, mais tout ce qui est grèves, revendications, il ne le faisait jamais. Il a toujours fait son travail, il gagnait ce qu’il gagnait et puis c’est tout ». D’où sa perception négative des syndicalistes, qu’il considère a priori comme « des gens qui donnaient une mauvaise image un peu négative de l’entreprise, qui ne faisaient pas beaucoup progresser. (…) C’est des fouteurs de merde, ils ont pas à être là, l’entreprise peut fonctionner sans eux ». S’il accepte malgré tout de se joindre à la grève — notamment parce que la manière dont le management nie son attachement au travail bien fait est pour lui source d’insatisfaction (« Que vous donniez toutes vos compétences, c’est pas pris en considération ») —, il a du mal à participer aux activités qui impliquent une exposition de soi, lesquelles heurtent ses dispositions à la discrétion : « Je peux pas hurler comme un fou avec un haut-parleur. (…) [Distribuer des tracts] ça me mettait mal à l’aise ».

D’autres renvoient, pour justifier leur réticence à faire grève, à ce que l’on pourrait appeler des dispositions individualistes, qui les portent à privilégier les stratégies de salut individuel plutôt que celles qui supposent une coalition avec les pairs. C’est le cas de Justinien, qui attribue à sa « relation au groupe » et au fait d’être « peut-être un peu trop individualiste, ou pas assez grande gueule » sa faible propension à l’action collective. C’est également le cas d’Aurélien, qui dit fuir les situations de foule telles que les manifestations — « Moi je suis incapable (…) de manifester dans la rue, d’être entouré de beaucoup de gens comme ça » — mais qui surtout considère que « revendiquer c’est s’humilier » et se présente sur un mode provocateur comme « un petit peu arriviste, capitaliste ». S’il pense qu’il y a « des gens qui sont doués pour (…) défendre les intérêts des uns et des autres », il ne se considère manifestement pas comme en faisant partie. Cet individualisme revendiqué les amène à donner la priorité à l’exit plutôt qu’à la voice[4], ou à ne s’engager que dans les formes solitaires de cette dernière, tels que les contentieux aux prud’hommes. Ainsi, tout comme Aurélien, Livia préfère quitter son poste lorsque celui-ci ne lui donne plus satisfaction (« Généralement quand ça va pas avec un patron je démissionne et je vais ailleurs »), et pense plus spontanément à utiliser les services d’un avocat que ceux du syndicat en cas de conflit avec un employeur.

Ces dispositions défavorables à la mobilisation sont comme redoublées par l’anticipation des sanctions auxquelles elle expose : peur du licenciement de rétorsion (« Je me disais je vais peut-être me faire virer, avec ma bonne gueule », dit Livia) et de la perte de salaire, en premier lieu, mais aussi crainte diffuse de se faire mal voir, de décevoir un employeur qui vous a fait confiance au moment de l’embauche, doute sur la légitimité morale de l’action collective (« En même temps est-ce que c’est bien, ce que tu fais ? », s’interrogeait Constantin avant de rejoindre les grévistes), ou tout simplement inhibition à l’idée de « sortir du rang » et d’abandonner le rôle de salarié placide si ce n’est docile.

Pourtant, et en dépit de tous ces obstacles, ces salariés ont finalement rejoint la grève initiée et préparée par leurs collègues syndicalistes. Deux mécanismes conjoints peuvent rendre compte de leur ralliement, pourtant improbable, à la mobilisation. Il s’agit en premier lieu de la crainte de compromettre les relations d’amitié et de confiance réciproques tissées au quotidien avec les collègues leaders de la lutte, qui induit une forte contrainte à la solidarité ; celle-ci est comme redoublée par la crainte de la stigmatisation comme « lâcheur » ou « traître » au sein du groupe des pairs mobilisés. C’est de ce double mécanisme que témoigne Aurélien : « Moi la seule raison pour laquelle je suis pas resté dans la boite, dans le magasin pour travailler à ce moment-là c’est que comme j’étais caissier je me voyais mal tout seul encaisser tout le quartier pour… Et puis parce que j’ai beaucoup d’estime et d’amitié pour [la responsable CGT] et que je savais que ça allait lui faire de la peine, donc… ». L’entrée dans la mobilisation, on le voit, s’opère contre les dispositions intériorisées, sous l’effet de mécanismes qui agissent en situation. Mis en demeure de « choisir leur camp » et de manifester ce choix sur le site de l’entreprise et en présence directe de leurs collègues mobilisés, les salariés pourtant disposés à faire défection sont amenés à se rallier par la logique propre de l’interaction[5] : « C’est moi qui ouvrais les portes. (…) Et je me disais “si je rentre dans cette librairie et que j’ouvre les portes, leur mouvement va pas marcher”, ça va pas marcher, quoi, ils seront toujours pas assez nombreux. Donc j’ai décidé de faire grève à ce moment-là » (Julia).



Mise à jour le Mardi, 19 Juillet 2011 14:22