L'apprentissage de la grève PDF Imprimer Envoyer
Lundi, 16 Mai 2011 08:27
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L'apprentissage de la grève
Quand la situation contraint les dispositions
La grève, une expérience perturbatrice
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Pourtant, même ainsi affaiblie, la grève reste le principal mode d’expression de leur mécontentement et de leurs revendications à disposition des salariés. Cet article souhaite interroger cette situation quelque peu paradoxale d’une forme de lutte qui reste centrale alors que sa légitimité et son efficacité sont loin d’être assurées aux yeux-même de ceux qui l’emploient, et que ses conditions de mobilisation sont de plus en plus difficiles.

Le recours à la grève, on le sait, a connu ces dernières décennies une très forte décrue. Même sans tenir compte du pic exceptionnel de 1968, le nombre annuel de journées individuelles non travaillées (JINT) dans les entreprises privées et nationalisées se situait entre trois et quatre millions entre le milieu des années 1960 et celui des années 1970 (plus de cinq millions en 1976). Il voisine généralement avec le million dans les années 1980, puis amorce une chute quasi-régulière (693 700 JINT en 1990, 353 176 en 1998, 223 795 en 2003) que seuls des pics ponctuels (comme en 1995 avec plus de deux millions de JINT) viennent temporairement inverser. Les salariés éprouvent de plus en plus de difficulté à recourir à ce qui constitue pourtant leur mode de lutte spécifique, et cela alors que les motifs de contestation (concernant principalement leurs conditions de travail et niveaux de rémunération) ne cessent de se multiplier. Jean-Michel Denis a dressé la liste des raisons de cet effondrement du recours à la grève les plus couramment invoquées[1] : transformation de la structure de la main d’œuvre (tertiarisation et féminisation, démantèlement des anciennes communautés ouvrières) et des conditions d’emploi (aggravation de la précarité sous forme de CDD et de temps partiels imposés), processus d’individualisation au sein de la société (qui entraîne une désaffection à l’égard de l’action collective), apaisement des conflits et valorisation de la négociation (auxquelles on peut ajouter la judiciarisation des conflits du travail), déclin des utopies sociales et des projets de transformation sociale, et affaiblissement du syndicalisme, qui fait de nombre d’entreprises de véritables déserts syndicaux. Ajoutons que si les salariés du secteur public peuvent encore se permettre de recourir à la grève, ils doivent néanmoins faire face à une vigoureuse entreprise de disqualification symbolique (invocations rituelles des « usagers pris en otages ») de cette forme d’action, que certains visent par ailleurs à limiter via l’instauration d’un « service minimum ».

Pourtant, même ainsi affaiblie, la grève reste le principal mode d’expression de leur mécontentement et de leurs revendications à disposition des salariés. Cet article souhaite interroger cette situation quelque peu paradoxale d’une forme de lutte qui reste centrale alors que sa légitimité et son efficacité sont loin d’être assurées aux yeux-même de ceux qui l’emploient, et que ses conditions de mobilisation sont de plus en plus difficiles. Il se base sur les données d’une recherche en cours, conduite avec Annie Collovald et financée par la DARES, sur les conditions de mobilisation de jeunes salariés travaillant dans des secteurs — en l’occurrence ici celui du commerce — marqués par la faiblesse de l’implantation syndicale[2]. Il s’intéresse plus spécifiquement aux logiques, parfois contraintes, de l’engagement gréviste de salariés souvent inexpérimentés en la matière, ainsi qu’aux effets de leur mobilisation sur leurs perceptions de leur situation dans l’entreprise et de l’action collective.



Mise à jour le Mardi, 19 Juillet 2011 14:22