Projectiles pour une politique postradicale PDF Imprimer Envoyer
Lundi, 16 Mai 2011 12:13
lance-pierrepar Yves Citton

à propos de

- L’Instant d’après.

- Projectiles pour une politique à l’état naissant

de Comité invisible,

- L’Insurrection qui vient

 - Micropolitiques des groupes.

-Pour une écologie des pratiques collectives

Le dernier livre de Bernard Aspe, L’Instant d’après. Projectiles pour une politique à l’état naissant commence par une image inspirée d’Hannah Arendt, qui voit le plus grand danger actuel dans le fait « que nous ayons trouvé les oasis depuis lesquelles l’avancée du désert se laisse percevoir comme un phénomène après tout supportable « (p. 7). En 1950, la philosophe trouvait de telles oasis dans l’isolement de l’artiste, la solitude du philosophe, la quête de l’érudit ou la micro-aventure du couple amoureux, c’est-à-dire dans des attitudes de « fuite apolitique ."

« Les oasis sont ce

par quoi la situation faite au monde est oubliée, au profit de ce que peut être, comme puissance de création, une existence attachée à sa singularité […] c’est précisément parce qu’elles sont réelles, c’est précisément parce qu’en elles la vie peut véritablement trouver ce qui était contenu dans les promesses de la vie, qu’elles peuvent égarer « (p. 7-8).

En 2007, Bernard Aspe pousse l’analyse un cran plus loin : « aujourd’hui, la même chose peut se dire des tentatives politiques elles-mêmes, et plus seulement des puissances antipolitiques. C’est vrai pour les organisations politiques, […] mais c’est ce que vérifient aussi les collectivités « autonomes «, qui constituent de façon plus évidente encore des milieux d’intériorité insérés dans un vaste milieu hostile « (p. 9). En d’autres termes, « l’oasis, surtout lorsqu’elle se veut intrinsèquement politique, est un abri contre la politique elle-même « (p. 20).

Le militantisme ne serait-il aujourd’hui qu’une forme parmi d’autres d’évasion ? La lutte politique « radicale « ne plonge-t-elle désormais ses « racines « que dans le terreau d’oasis où elle ne contribue en réalité qu’à faire percevoir l’avancée du désert « comme un phénomène après tout supportable« ? Si la thèse n’est pas absolument nouvelle, la question mérite d’être (re-)posée. C’est ce que font, à partir d’angles très différents, les trois ouvrages discutés dans cet article, qui ont en commun de vouloir tous trois – depuis le flanc extra-gauche – sonner le glas du militantisme groupusculaire et du « radicalisme « politique dont a pu se réclamer « l’ultra-gauche «.

Cartographie enjouée d’un désert en désespérance

L’Insurrection qui vient, émanant d’un mystérieux Comité invisible – que l’on s’imagine à la fois dûment cagoulé et calligraphiant son tract très-littéraire avec sa plus belle plume d’oie – offre un petit livre dont on ne sait jamais vraiment s’il faut le considérer comme profondément ou comme délicieusement « inquiétant «. Ses premiers mots suffisent à planter le décor : « Sous quelque angle qu’on le prenne, le présent est sans issue. Ce n’est pas la moindre de ses vertus « (p. 7). Les deux tiers de l’ouvrage proposent un balisage tout à fait suggestif de notre désert socio-politique actuel : en sept « cercles «, on descend de l’évidement dépressif et médicamenteux qui caractérise le Moi de la « Jeune Fille « et du « Bloom «  (premier cercle) à « l’état de mort clinique « propre à une civilisation et à une « intelligence occidentale « dont l’impérialisme est aujourd’hui celui du relativisme, du « dogmatisme du questionnement qui cligne un oeil complice dans toute l’intelligentsia universitaire et littéraire «, qui s’épuise à « désactiver pas à pas toutes les certitudes « et qui s’offusque devant « toute affirmation qui ne tremble pas « (septième cercle, p. 77-78).

Entre ces deux points extrêmes, un deuxième cercle a fait exploser toutes les bulles qui protégeaient (si mal) notre individuation (couple, famille, patrie) ; un troisième cercle, admirable de clarté et de tranchant, a repéré l’absurdité sans fond de notre rapport aux illusions du « travail « (et du « chômage «), révélant en « l’éthique de la mobilisation « (qu’elle nous mette aux ordres d’une entreprise, d’un ministère, de la lutte contre le cancer, contre un tsunami ou contre le gaspi) le plus grand risque qui nous menace actuellement, celui de « trouver un emploi à notre désoeuvrement «, risque contre lequel s’esquisse tout un programme de résistance : « s’organiser par-delà et contre le travail, déserter collectivement le régime de la mobilisation, manifester l’existence d’une vitalité et d’une discipline dans la démobilisation même « (p. 37) ; un quatrième cercle a évoqué le besoin constant de circulation (flux, courants) dont se nourrissent les métropoles actuelles, et qui les rend remarquablement vulnérables à tout accident ou à toute action politique relevant du blocage ; un cinquième cercle nous a appris à conjuguer « l’économie « au passé, comme une superstition propre à cette non-classe qu’est la petite bourgeoisie massifiée qui nous tient lieu aujourd’hui de peuple (ou de multitude), superstition économiste partagée équitablement par les petits entrepreneurs que nous sommes tous devenus, par les experts d’ATTAC ou par les théoriciens de la décroissance : « « revaloriser les aspects non économiques de la vie « est un mot d’ordre de la décroissance en même temps que le programme de réforme du Capital « (p. 57) ; enfin, un sixième cercle a invité le lecteur à prendre le contre-pied de tout ce qui se réclame aujourd’hui de l’environnement et de l’écologie, le problème n’étant pas tant à situer dans la catastrophe environnementale que dans la notion même d’environnement : « ce qui s’est figé en un environnement, c’est un rapport au monde fondé sur lagestion, c’est-à-dire sur l’étrangeté « (p. 59). C’est sans doute dans ce sixième cercle que ce livre atteint le meilleur de sa forme impitoyablement décapante : Al Gore, Nicolas Hulot, le bioéthanol, la décroissance, le recyclage, le réchauffement climatique, tous les appels à la mobilisation écologique en prennent pour leur grade de verte couillonnade, dissimulant (finalement assez mal) de grands projets méta-industriels derrière des slogans publicitaires faisant parade de bio et de frugalité. « L’écologie n’est pas seulement la logique de l’économie totale, c’est aussi la nouvelle morale du Capital « : « on a employé nos pères à détruire ce monde, on voudrait maintenant nous faire travailler à sa reconstruction et que celle-ci soit, pour comble, rentable. […] Hébétés que nous sommes, nous serions prêts à sauter dans les bras de ceux-là mêmes qui ont présidé au saccage, pour qu’ils nous sortent de là «« (p. 60-63).

Quiétisme déflagrant

Ce qui frappe dans cette peinture sans nuance du désert, c’est le contraste entre le choix du pire que propose le contenu systématiquement désespérant des analyses proposées et le ton délicieusement enjoué et virtuosement littéraire qui caractérise son style rimbaldien. Et c’est bien là que réside son caractère délicieusement inquiétant. L’Insurrection qui vient inquiète en ce qu’elle tire sur tout ce qui bouge, et que nul lecteur ne peut en échapper sans se sentir criblé de balles au fil de la descente dans les sept cercles de ce désert. Elle inquiète par la justesse de la condamnation sans concession qu’elle porte sur la catastrophe permanente qui caractérise nos formes de vie actuelles – dont les catastrophes épisodiques qui remplissent nos petits écrans ne sont que des symptômes superficiels et passagers, sans commune mesure avec la misère symbolique, le paupérisme relationnel et l’oscillation stresso-dépressive qui affectent les mieux lotis comme les plus démunis d’entre nous tous. Elle inquiète parce qu’il lui suffit de 80 pages pour nous convaincre, comme l’annonce la quatrième de couverture, que « le désert ne peut plus croître : il est partout « (mais qu’« il peut encore s’approfondir «).

Mais L’Insurrection qui vient inquiète aussi par les limites propres au geste rhétorique dans lequel elle semble parfois se complaire : le quiétisme déflagrant et l’impatience visible avec laquelle elle attend de nous voir tomber dans les catastrophes qui menacent notre confort ont non seulement de quoi dégriser le petit bourgeois qui sommeille en nous. Ils ont également de quoi apeurer tout animal humain qui n’a guère de raison de se réjouir devant une perspective de guérilla urbaine. Admettons, par hypothèse, que « la catastrophe n’est pas ce qui vient, mais ce qui est déjà là «, et que nous devions « nous situer d’ores et déjà dans le mouvement d’effondrement d’une civilisation « (p. 83). Ce qui inquiète ici, c’est l’impensé de l’imaginaire et du programme apocalyptiques et messianiques sur lesquels débouchent les analyses du désert. Après la phase descriptive vient en effet la phase prescriptive : « En route « (Avanti ! Forwärts !) vers l’insurrection qui vient…

Impensé messianique

On peut certes saluer le courage d’une posture qui, pour une fois, ne se défausse pas devant les risques d’une parole de type programmatique (même si le programme en question relève de la guérilla urbaine). On peut aussi se reconnaître dans le point de départ proposé : « Le sentiment de vivre dans le mensonge est encore une vérité. Il s’agit de ne pas le lâcher, de partir de là, même « (p. 85). On peut également comprendre la méfiance prônée envers toute organisation politique, envers toute militance et envers tout « milieu « : « sont particulièrement à fuir les milieux culturels et les milieux militants. Ils sont les deux mouroirs où viennent traditionnellement s’échouer tous les désirs de révolution « (p. 88). On peut même comprendre, à l’intérieur du cadre proposé, la justesse des stratégies relevant de l’invisibilité et de l’anonymat (« voir la gueule de ceux quisont quelqu’undans cette société peut aider à comprendre la joie de n’y être personne «, p. 103), ainsi que la rationalité de tactiques tirant tout le parti politique possible des menaces et des pratiques relevant du blocage des voies de circulations sur lesquelles repose la reproduction de nos formes de vie (routes, chemins de fer, ports : « tout bloquer, voilà désormais le premier réflexe de tout ce qui se dresse contre l’ordre présent «, p. 115).

Il est plus difficile d’être convaincu par l’appel à « se constituer en communes « (p. 89), par la perspective idyllique de la Nouvelle-Orléans de l’après-Katrina (p. 68), par les appels à aiguiser nos couteaux suisses et à cultiver nos jardins pour nous préparer à l’heure prochaine où tout se sera (enfin) effondré sous les blocages multiples des insurgés qui viennent (p. 96). Non parce qu’un tel horizon apocalyptique et un tel apprentissage de survie seraient improbables et irréalistes en eux-mêmes, mais parce qu’ils participent d’attitudes politiques qui sont trop proches des illuminés messianiques du Midwest américain (ou de ces grandes communes qui ont débarrassé Phnom Penh de ses « milieux « embourgeoisés) pour ne pas sentir le ranci. Tout en affirmant que « dans l’Histoire, les retours n’existent pas « (p. 55), le Comité invisible (qui paraît ignorer souverainement tout ce que les trente dernières années ont produit comme réflexion critique sur les biais machistes de l’Action politique et du recours à la violence) nous fait retourner aux grandes heures de la rhétorique situationniste et de la régénération forcée des masses dégénérées. Qu’au milieu de ce catastrophisme apocalyptique il faille prendre la peine de préciser – apparemment sans ironie – que « la perspective d’une guérilla urbaine à l’irakienne, qui s’enliserait sans possibilité d’offensive, est plus à craindre qu’à désirer « (p. 119), voilà sans doute ce qui a de quoi inquiéter dans le discours programmatique sur lequel débouche l’analyse (par ailleurs remarquable) des sept cercles du désert. Inquiétant pour qui ? demandera peut-être le Comité invisible, en pointant une kalachnikov entre les deux yeux du Bloom que je suis. Inquiétant pour les petits bourgeois décervelés qui préfèrent les certitudes et le confort de leur catastrophe quotidienne aux questions et aux risques indissociables de l’effort des « communes « pour réaliser la vraie vie… Sans doute, répondrait le Bloom, en faisant profil bas – non sans se méfier toutefois de tout programme taillé à l’aune de « ceux qui n’ont rien à perdre «, catégorie dont toute analyse politique non régressive paraît devoir mesurer l’évanescence croissante dans le paysage sociologique que dessinent nos formes de vie actuelles. Mais davantage qu’un défaut, inquiéter les Bloom pourra légitimement apparaître comme une vertu notoire de ce petit livre agréablement décapant, qui fait office de météore stimulant parmi les mornes plaines de la (non-)réflexion politique contemporaine.

Micropolitique des groupes

S’il est un point sur lequel le slogan (qui revient) de L’Insurrection qui vient – « Tout le pouvoir aux communes ! « – tourne assez ridiculement court, c’est sans doute celui de la microphysique du pouvoir qui régira la vie desdites communes. On y apprend à se méfier de la microbureaucratie de toute organisation politique (p. 111), de la forme-coordination et des assemblées générales (p. 112), pour privilégier une « assemblée des présences « et les « prises en masses «, poétiquement définies comme des « phénomènes de cristallisation collective où une décision prend les êtres, dans leur totalité ou seulement pour partie « (p. 113). À l’opposé d’une telle poésie conceptuelle, David Vercauteren (avec la collaboration de Thierry Müller et d’Olivier Crabbé) propose dans Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives un mode d’usage aussi pratique que pragmatique pour quiconque se lance dans une entreprise d’auto-gestion d’oasis. Même si les deux livres partagent une position critique face à «la figure du militant « (p. 17) ainsi qu’une volonté d’en dépasser les impasses (p. 105-108), leur postmilitantisme s’exprime par des types de discours très différents.

Alors que le Comité invisible réfléchit sur les tactiques de sabotage et de survie en terrain ennemi, David Vercauteren tire de son expérience d’activiste (au sein des Verts pour une Gauche Alternative, du Collectif Sans Nom, puis du Collectif Sans Ticket) un ensemble d’intuitions, de conseils, de sensibilisations, de chemins, de jeux de rôles et d’outils organisationnels dont il cherche à faire profiter les collectifs en formation ou en crise, afin de faciliter, de favoriser, de pacifier et d’encapaciter les « prises en (petites) masses « et les « assemblées des présences «. Tout ne se réduit pas à des recettes de cuisine. Une introduction situe le parcours personnel de l’auteur (et de ses compagnons) au sein d’une hypothèse générale : « la pauvreté culturelle actuelle à propos de la micropolitique des groupes aurait quelque chose à voir avec les processus de (dé)possessions occasionnés par le capitalisme et relayés, repris pour son propre compte, par une part significative du mouvement ouvrier « (p. 10-11).

On reconnaît la belle réflexion menée par Isabelle Stengers et son cercle intellectuel bruxellois derrière cette entreprise de (re)trouvailles de formes de communautés capables de résister aux logiques de la séparation capitaliste. On retrouve aussi un cocktail désormais habituel (et toujours bienvenu) de références à Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Fernand Deligny, Anne Querrien ou Starhawk. Au vocabulaire traditionnel des « agencements « et des « dispositifs « s’ajoute une cueillette de termes destinés à enrichir les « savoirs nomades « que convoquent les questions de micropolitique. Une série de rôles (définis dans un lexique) permet ainsi de repérer, d’engendrer ou de neutraliser non seulement des « guetteurs d’ambiance «, des « gardiennes du temps «, des « glaneurs «, des « facilitateurs «, des « renifleurs «, des « écrivains publics «, mais aussi (grâce à l’apport de Starhawk) des Corbeaux, des Grâces, des Dragons, des Serpents et des Araignées (p. 225-234). Un tel savoir nomade vise certes à construire des oasis groupusculaires dans lesquels chaque participant puisse poursuivre au mieux une individuation dont se nourrira l’individuation collective du groupe, mais il se donne aussi pour horizon idéal cet Eilm qui, dans l’arabe ancien, désigne « le savoir particulier des signes, des forces du vent, des reliefs mouvants du territoire, qui permet aux nomades de se déplacer dans le désert sans se perdre « (p. 12). On imagine que les oasis sont rendues conviviales pour aider à la reconquête des déserts…

Plus qu’une théorisation de la micropolitique des groupes, cet ouvrage offre donc, sous la forme d’un abécédaire, une liste de réflexions et de procédures capables d’aider à (re)lancer un collectif de façon à « fabriquer un territoire où se déploieraient et se cultiveraient à la fois une sensibilité aux mutations qui le parcourent, une agilité dans les capacités à « nous penser « et un art du bricolage dans nos manières de faire « (p. 8). L’ambition du livre est de « faire circuler des récits en vue de nourrir des cultures de la fabrication collective « (p. 28), ce qui est l’occasion de très beaux développements sur la vertu des « détours «, sur la capacité à « problémer « ou sur les « fantômes « qui viennent hanter un collectif depuis l’inertie de son passé.

Mobilisation managériale des oasis

La lecture suivie de l’abécédaire ne va toutefois pas sans certain malaise suscité par la proximité troublante qui rapproche ce mode de discours de toute une littérature micro-managériale développée depuis plusieurs décennies dans le monde anglo-saxon pour aider les chefs de services à souder et à dynamiser leurs équipes, à grand renfort de retraites au vert et de séminaires balnéaires, où pullulent aussi les facilitateurs et les renifleurs, les Grâces et les Araignées. Comme ne manquerait pas de le souligner le Comité invisible, cette «écologie des pratiques collectives« ressemble souvent comme deux gouttes d’eau à une technologie de mobilisation maximale et optimale des ressources de chacun au sein d’un faire-ensemble où sont censés converger l’épanouissement individuel et l’efficacité commune. Que cette efficacité soit mise au service de l’activisme politique plutôt que de la production de surprofit n’est certes pas anecdotique, mais ne saurait dissiper complètement le malaise.

La belle entreprise visant à «nourrir des cultures de la fabrication collective « mériterait sans doute de revisiter la question du comment fabriquer le collectif ? à partir de la question du type de collectif à fabriquer et de ses fins propres ? Dans cette réflexion encore à venir, il pourrait être suggestif de croiser la boîte à outils deleuzienne avec les remarques infiniment riches proposées par Roland Barthes dans son cours du Collège de France sur le Comment vivre ensemble (ne serait-ce que par le constant dialogue souterrain qu’entretenaient les deux penseurs à ce moment) . C’était déjà une position de postmilitantisme et de postradicalité que l’« antimoderne « Barthes esquissait dès 1975-1976 en s’intéressant – de façon irrémédiablement antimanagériale – à la vie oisive des anachorètes et des cénobites de la tradition religieuse orientale. À l’encontre d’une conception finalement assez conventionnellement productiviste de la « fabrication collective«, Barthes articulait le vivre ensemble – et la « constitution de communes « – à la quête d’une idiorythmie qui, loin de tout activisme, ne produisait rien d’autre que la complétude intérieure d’un non-agir, dont le critique littéraire ne manquait pas de souligner le caractère politiquement scandaleux.

Capitalisme et insulation

En s’intéressant à des ermites choisissant d’aller vivre dans le désert, Roland Barthes court-circuitait le parallèle esquissé par Hannah Arendt entre la désertification et l’aménagement des oasis. C’est également le mérite du beau livre de Bernard Aspe que de ne pas se contenter de penser séparément le triomphe du désert ou l’irrigation des oasis, mais de tenter une reconfiguration des frontières qui tout à la fois les séparent et les définissent. De la riche analyse philosophique proposée par son livre dense et constamment stimulant, on ne retiendra que quatre axes de réflexion. Le premier concerne la nature du capitalisme qui, pour l’auteur, n’est à comprendre ni comme un « système « ni comme une « politique «, mais « comme une logique systémique dont l’effet d’unité procède de la mise en résonance d’éléments disparates (monétaires, militaires, « culturels «, etc.) « (p. 30) : « le capitalisme s’identifie à partir d’une violence spécifique qui a la forme d’un triplet opératoire : sectionner/enclore/traduire ; […] la logique systémique du capital a démultiplié les niveaux de réalité pour y inscrire ses triplets opératoires « (p. 32). Avec des accents parfois proches de la sphérologie de Peter Sloterdijk, il souligne que ces opérations de sectionnement/enclosure/traduction tendent par leur mouvement même à multiplier les oasis : « le capitalisme a pour effet ce qu’on pourrait appeler une démocratisation des possibilités d’intensification existentielle, qui est en même temps celle des possibilités d’insulation : le besoin de s’isoler, seul ou en couple, de reconquérir un « rapport à soi «, de retrouver l’essentiel ou l’authentique, est un marché prometteur qui tient depuis longtemps déjà ses promesses « (p. 34).

Objectivisme universitaire et choix politique

Face à cette réalité foncièrement ambivalente du capitalisme (intensification/séparation), Bernard Aspe a le mérite énorme de poser dans des termes particulièrement justes la question centrale des formes de communications possibles entre les oasis, ainsi que celle des facteurs qui transforment en désert l’espace qui les sépare. Au nombre de ces facteurs, il compte notre conception dominante de l’enseignement et de la communication universitaire. Le discours universitaire désertifie la pensée en ce qu’il s’ingénie (pour de bonnes et de mauvaises raisons) à dissocier les idées des affects et des questions existentielles : il est un « espace au sein duquel les idées ne peuvent se voir conférer, dans l’être qui en déroule la chaîne, la puissance de l’affect. Autrement dit : le discours universitaire est là pour imposer l’évidence qu’il n’est pas lieu d’attendre des idées qu’elles transforment une existence – ou que cette transformation ne peut précisément que demeurer en attente « (p. 120). S’inspirant de Jacques Rancière, de Stanley Cavell et de Ludwig Wittgenstein, l’auteur souligne à quel point ce qui « est appris « par un étudiant excède infiniment ce qui « est enseigné « par un professeur : « la catastrophe qui fait le quotidien de l’École ou de l’Université est d’avoir refoulé cette incalculable dissymétrie « (p. 203). Faute de reconnaître que l’étudiant apprend bien davantage par ce que fait l’enseignant (à travers l’exemple que lui inspirent ses comportements dans la salle de classe) que par ce qu’il dit (à travers le savoir « objectif « qui constitue le contenu du discours tenu), l’École et l’Université sont victimes d’un objectivisme dont Bernard Aspe aide à mesurer les multiples implications.

La principale victime de cet objectivisme, qui est emporté par le projet (ici encore à la fois méritoire et dangereux) d’expliciter la chaîne des causes déterminant nos comportements, est notre capacité à nous lancer dans des choix, qui sont toujours suspendus à des points d’inconstructible, c’est-à-dire à des dimensions de notre individuation sur lesquelles « il ne peut y avoir d’opération guidée par un savoir suffisamment clair « (p. 108). Dans la mesure où « toute insulation s’enroule autour d’un point d’inconstructible « (p. 108) et où ce point d’opacité joue un rôle définitoire dans la forme de vie qui s’y déploie, les choix pratiques faits par chaque forme de vie excèdent fatalement leur explicitation en termes de savoir objectif. De tels choix ne relèvent pas forcément du dilemme déchirant et irrémédiable (de type tragique) : « le choix n’a pas lieu une fois pour toutes. […] Ce qui est choisi est ce qui a toujours à être choisi à nouveau « (p. 141). Le type de choix dont il est question ici n’est pas non plus radicalement coupé de tout savoir : « le savoir est cela seul qui rend ce choix habitable. […] Tout choix ouvre un savoir dans l’exacte mesure où lui est toujours attachée une essentielle opacité. […] Ce caractère indéductible du choix n’est aucunement ce qui le livre à l’arbitraire : un choix a toujours ses raisons « (p. 141-142).

L’important est toutefois que l’attitude objectiviste, en même temps qu’elle est nécessaire à éclairer nos décisions, tend à paralyser notre capacité de choix : « la possibilité du choix est noyée sous la masse des choix possibles, des choix réduits à des possibilités qui, comme telles, apparaissent comme équivalentes, c’est-à-dire comme n’étant pas ultimement fondées « (p. 144). Face au risque d’une telle paralysie, « le retournement de la désactivation objectiviste suppose d’affirmer que : 1) il y a des savoirs qui ne sont pas objectifs ; 2) aucun savoir ne peut cependant être à l’origine d’un choix ; 3) le choix n’est pas la dissolution ou l’effacement de l’inconstructible, mais son exposition ; 4) la politique est le lieu où cette exposition est restituée au quelconque, à son absence de titre « (p. 147).

En une conclusion qui s’adresse aussi bien à l’activiste qu’à l’enseignant et à l’étudiant, Bernard Aspe peut ainsi affirmer que « comprendre n’est pas interpréter, mais faire l’épreuve d’une bascule irréversible. Ce n’est pas un événement « intellectuel «, mais l’apprentissage d’un nouveau geste, même mental ou intérieur. Ce n’est pas l’acquisition d’un contenu de savoir, mais une épreuve du temps – l’épreuve de l’instant en tant qu’il n’y a d’instant que là où un changement est survenu. Une forme de vie y est toujours engagée, en tant qu’elle est le seul lieu où peut s’opérer un changement réel « (p. 237).

Vers une politique postradicale : luxe, jeu et majorité

Comme l’avait déjà bien théorisé Rousseau du plus profond de sa folie des dernières années , l’exemple que font rayonner nos choix existentiels peut avoir une vertu politique bien plus active que tous nos meilleurs efforts d’endoctrinement. La dynamique de l’exemplification offre ainsi une alternative aux impasses et à l’arrogance des pratiques militantes : « la communication ne peut être qu’indirecte. Dès que l’on dit à quelqu’un ce qu’il faut faire – ce sont les balises discursives de la parole militante, qui croit aveuglément aux vertus de la communication directe – il ne peut tout d’abord l’entendre. Ou s’il l’entend, ce sera toujours avec l’arrière-pensée de se retrouver un jour déçu. Pour qu’il entende ce qu’il peut faire, il faut qu’il le trouve. De même pour ce qu’il peut comprendre « (p. 236). Loin d’apporter des recettes toutes faites (qu’on est de toute façon bien mal en peine de pouvoir produire au vu de la complexité de nos rapports sociaux), le rayonnement d’un exemple paradigmatique participe d’un mouvement de transduction, d’adaptation et de réinvention toujours ouvert : « un paradigme demande à être repris, mais pas sans que cet appel ne soit aussi incitation au déplacement – à la dé-modélisation. L’exemplification n’est pas la constitution de modèles à suivre, mais la seule forme d’existence que peut avoir une politique au sens ici considéré. Ce qui s’exemplifie est la vérité d’existence d’une position, en tant qu’elle est ouverte à ses multiples reprises, mais ne les contient pas « (p. 209).

En appelant son lecteur à ne pas se complaire dans ces oasis (artistiques ou militantes) qui en arrivent à être « un abri contre la politique elle-même«, et en l’invitant à faire face au désert en « prenant parti dans la guerre en cours «, Bernard Aspe précise trois particularités d’une politique qui serait « à hauteur de cette guerre« (p. 20). Il s’agit d’abord de reconnaître ce grand refoulé de la plupart des formes d’activisme contemporain, à savoir le fait que « la politique est une activité luxueuse « (p. 186). Sans préjuger de l’avenir ni du passé, il est de fait que la plupart de ceux qui aujourd’hui « s’engagent « dans des activités politiques ne peuvent le faire qu’à partir d’une disponibilité qui relève du luxe existentiel, bien davantage que de la nécessité sociale.

Il s’agit ensuite de remplacer la figure du militant par celle du joueur : « pour qui hérite du mouvement révolutionnaire, il y a sans doute à composer avec la figure du joueur, et il y a à se désencombrer de celle du militant – de ce qu’il a fini par devenir. Le militant mobilise et manifeste. Il s’est habitué à faire semblant d’accepter le champ d’action (la légalité) installé par les pouvoirs qu’il dit combattre, dont l’effet assuré est de ruiner par avance tout ce qui pourrait devenir, pour ces pouvoirs, réellement inquiétant « (p. 185). Le joueur, celui que met en scène Dostoïevski, s’affronte au contraire à cet « inquiétant « sous sa forme la plus pure, puisqu’il accepte « que sa vie soit toute entière suspendue à de l’aléatoire «. Parce qu’il « a la grandeur de choisir le ridicule, de l’assumer entièrement ou d’y être parfaitement indifférent «, parce qu’il n’attend pas de récompense et qu’il « n’est pas souillé par l’idée de mérite «, le joueur se caractérise par un rapport très particulier à l’émotion et à la temporalité : pour lui, « l’adhésion au moment qui passe est la mise à distance de ce qui permettrait d’en faire l’expérience «. S’il offre une figure appelée à remplacer celle du militant, c’est que ses gestes et ses choix sont fascinés « par le décisif et par le risque qui est attaché «, par « la fonction de l’aléatoire dans ce quisedécide « (p. 181-183).

Il s’agit enfin – pour ce joueur conscient du luxe qui lui permet de s’adonner à sa passion – de ne pas avoir peur, selon les tours que prennent ses gestes polémiques, de jouer le jeu majoritaire : « chez les « radicaux «, la première révolution serait de prendre au sérieux qu’on peut espérer autre chose qu’une défaite, autre chose que l’attachement à un minoritarisme si parfaitement protecteur ; autre chose donc que le jeu parfois grotesque des rivalités qui font l’atmosphère étouffante du milieu radical « (p. 162) ; « ici, et quel que soit le haut-le-coeur que suscitent en nous les termes de « mobilisation « et de « majorité «, on ne peut avoir raison seul, même dans une solitude de groupe « (p. 241).

Penser la révolte des banlieues et le mouvement anti-CPE

Même s’il prétend proposer une réflexion philosophique plutôt qu’une analyse politique, L’Instant d’après offre sans doute la lecture la plus stimulante produite à ce jour des mouvements qui ont épisodiquement agité les banlieues et les campus français au cours des deux dernières années. Outre de nombreux points qui recoupent les considérations tactiques émises par L’Insurrection qui vient (sur la vertu des blocages, sur le rôle des phénomènes de désidentification), Bernard Aspe souligne qu’en novembre 2005 et en mars 2006, ceux qui n’attendaient plus rien du militantisme ni du radicalisme « ont entr’aperçu ceci, qui pourrait – il leur suffit de le choisir – ne plus les quitter : c’est à eux, justement les êtres les plus quelconques, plus ou moins perdus dans leurs études et leurs métiers, plus ou moins empêtrés dans les restes d’État-providence qui tournent en hyper-contrôle sélectif, c’est à eux qu’il revient de faire en sorte que de l’imprévisible, et donc du réellement menaçant, ait lieu. Rien n’a davantage d’importance : ce sont ceux qui n’étaient pas attendus, ceux qui n’y étaient pas destinés, qui ont à construire la possibilité d’une reprise de la politique « (p. 195).

Au-delà des errances qui ont affecté les revendications du mouvement anti-CPE, le soulèvement des banlieues a bien marqué les enjeux de la politique contemporaine : « c’est dans la mesure où il n’a rien revendiqué qu’il a pu être un mouvement politique, comme il n’y en avait pas eu depuis dix ans « (p. 192). Ici aussi, c’est moins par ce qu’ils ont dit que parce qu’ils ont fait que les manifestants ont été exemplaires : comment être ensemble, dans la rue, contre une catastrophe civilisationnelle qui nous insularise de plus en plus ? Ni les incendiaires de voitures ni les porteurs de banderoles n’avaient de réponse claire (théorique, objectivable, raisonnable) à cette question. Mais tous ont fait le choix de sortir de leur oasis ou de mettre le feu à leur désert (voire de mettre le feu à leur oasis et de sortir de leur désert de solitude) pour exprimer par leur exemple une leçon aux propriétés irradiantes : « regardez bien autour de vous ; après tout, on a voulu vous faire croire que vous étiez seuls, et vous l’avez cru – que vous étiez seuls, en tout cas, avec ce qui se laissait improprement nommer vos espérances politiques et vos dégoûts. Ce vouloir croire que l’on est seul, en tout cas délié de ceux qui nous sontapparentés, c’est, vous le savez, la principale opération des pouvoirs existants, celle qui leur permet de vivre en vous « (p. 241).

À l’heure où tout le monde – à gauche comme à droite – se gargarise du vain mot de « refondation «, Bernard Aspe prend à contre-pied l’impuissance pathétique de tous les constructeurs de programme en abordant la politique comme une éthique, définie par certains modes de comportements et de choix d’être-ensemble. Même s’il n’est pas toujours inutile de construire des châteaux de sable, sesProjectiles pour une politique à l’état naissant – qui nous apprennent à glisser sur le sable plutôt qu’à édifier ou qu’à pontifier – lancent quelques précieux gestes capables peut-être de nous faire tenter quelques échappées hors de nos oasis, et quelques avancées dans le désert. « Sur le sable, il y a aussi des traces de pas, des marques laissées par d’autres. Ambivalence des empreintes : elles peuvent nous livrer à la police, mais elles sont aussi la preuve que nous ne sommes pas seuls « (p. 242).


Yves Citton

Yves Citton enseigne la littérature française du XVIIIe siècle à l'université de Grenoble au sein de l'umr LIRE (CNRS 5611). Membre du comité de rédaction de la revue

Multitudes

, il a récemment publié chez éditions Amsterdam

Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires

? ainsi que

L'Envers de la liberté. L'invention d'un imaginaire spinoziste dans la France des Lumières

. Il a co-édité, avec Frédéric Lordon,

Spinoza et les sciences sociales. De la puissance de la multitude à l'économie des affects

et, avec Martial Poirson et Christian Biet,

Les Frontières littéraires de l'économie

.


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,Le  06/05/2010,pris sur  http://www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=64

Mise à jour le Mardi, 19 Juillet 2011 11:44