La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation - LE CHOIX DES SUJETS PDF Imprimer Envoyer
Samedi, 26 Mars 2011 08:31
Index de l'article
La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation
la longueur des contributions
LES PRATIQUES CONVERSATIONNELLES DES HOMMES
LE CHOIX DES SUJETS
LES PRATIQUES CONVERSATIONNELLES DES FEMMES
LA DIVISION ASYMÉTRIQUE DU TRAVAIL INTERACTIONNEL
QUAND LES FEMMES ADOPTENT D'AUTRES PRATIQUES CONVERSATIONNELLES
CULTURE DIFFÉRENTE OU DOMINATION MASCULINE ?
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LE CHOIX DES SUJETS

Les interruptions et les réponses minimales retardées n'ont pas seulement pour effet de faire taire les femmes. Elles fonctionnent aussi comme mécanisme de contrôle des sujets de conversation. Comme West & Zimmerman ont pu l'observer, une série de réponses minimales retardées peuvent amener le sujet à sa fin. Et de façon similaire, les interruptions répétées sont suivies de changement de sujet.

West a observé de près ces intrusions masculines (1983 : 160-168). En s'appuyant toujours sur le modèle de la prise de tour, elle étudie la façon dont vont se poursuivre les discussions après une simultanéité de paroles. Parler en même temps ne facilitant pas la compréhension mutuelle, on peut se demander ce qui aura été réellement entendu et compris lors d'un chevauchement de paroles. Mais West s'attache surtout à étudier quel énoncé sera dégagé de la simultanéité afin d'en rétablir l'intelligibilité et d'en restaurer les enchaînements. Lorsque le schéma des transitions se réalisant tour à tour est brisé, diverses procédures peuvent être alors utilisées afin de surmonter cette difficulté. On peut par exemple récupérer son propre énoncé en le reprenant lors de son prochain tour de parole ou bien on peut récupérer l'énoncé de l'interlocutrice/tour en l'insérant dans son propre tour de parole. West constate que les récupérations sont, de façon générale, assez rares ; elles se retrouvent seulement dans 26% des cas de paroles simultanées étudiées. 14% font suite à des chevauchements et 35% à des interruptions. Ce sont donc bien les interruptions qui provoquent le plus de récupérations d'énoncés. Ceci confirme bien la distinction opérée précédemment entre les deux formes de paroles simultanées (chevauchements et interruptions) et montre même qu'elle n'est pas seulement théorique puisque les locutrices/teurs distinguent entre les deux dans la réalité de leurs comportements. Ainsi, les erreurs de réglage entre les tours (chevauchements) désorganisent moins gravement la conversation que ne le font les violations des droits des locutrices/teurs (interruptions).

Il s'agit bien de la défense du droit à la parole. Nous avons déjà discuté des silences des femmes qui suivent les interruptions masculines. Ici, West observe dans le détail le déroulement de la conversation après que les hommes aient interrompu les locutrices.

Elle constate que les interruptions masculines sont suivies premièrement d'une continuation du discours de la part des hommes, tandis que les femmes se retirent, et deuxièmement, d'une non-récupération de la part des hommes des paroles de l'interrompue. En ne sauvant pas l'énoncé de l'interlocutrice, les hommes ne cèdent donc pas la priorité ; en reprenant le leur, ils s'emparent du rôle de locuteur et rendent leurs paroles prioritaires.

Les femmes interrompues renoncent donc majoritairement à se défendre en dépit de la violation flagrante faite à leur droit à la parole. Par toutes ces intrusions, les hommes parviennent à imposer leur propre sujet aux dépens de celui des femmes. Celles-ci renoncent à reprendre le leur et se soumettent à celui des hommes. Les silences des femmes signalent qu'une règle communicative n'a pas été respectée et que l'interruption est ressentie comme importune. Bien que cette stratégie soit aussi employée par les hommes dans les conversations avec leurs pairs, les hommes interrompus réintroduisent alors souvent leur sujet après l'incident (Slembek, 1995). Très banales, ces interruptions ne sont pas des signes d'incompétence conversationnelle mais bien de dominance. Elles provoquent des troubles dans la progression cohérente de l'échange, désorganisent l'agencement tour à tour des sujets de conversation et permettent ainsi aux hommes d'imposer leurs thèmes.

Tels sont les moyens par lesquels les inégalités entre femmes et hommes se réalisent dans la conversation. West conclut son article en rattachant les pratiques linguistiques qui fournissent aux hommes les moyens de leur dominance à la question plus vaste du pouvoir et du contrôle dans la vie sociale. "En d'autres termes, la distribution du pouvoir dans la structure professionnelle, la division du travail familial ainsi que les autres contextes institutionnels où les perspectives sont déterminées trouvent leur parallèle dans la dynamique des interactions quotidiennes. En bref, on s'aperçoit qu'il existe des manières définies et structurées par lesquelles le pouvoir et la dominance dont jouissent les hommes dans d'autres environnements s'exercent également dans les conversations qu'ils ont avec les femmes" (West, 1983 : 169-170).

Introduire un sujet dans une conversation n'implique pas nécessairement que ce sujet sera développé. Pour cela, un travail interactionnel est nécessaire. Idéalement, ce travail doit être partagé par tou-te-s les participant-e-s. Encore une fois, rien ne permet de prévoir une inégalité à ce propos. Grâce à l'étude de dialogues entre couples hétérosexuels, Pamela Fishman (1983) a élaboré une conception de l'interaction comme travail. En analysant concrètement les interactions, elle s'est rendu compte à quel point une interaction, pour être effective, demandait un travail qui soit fourni par les deux personnes. Ainsi, elle montre clairement que le déroulement des interactions mixtes permet aux hommes d'imposer leurs sujets de conversation au détriment de ceux proposés par les femmes.

Pamela Fishman relève l'introduction de 76 sujets lors des conversations qu'elle a analysées. 29 sont proposés par des hommes, 47 par des femmes. Sur ces 47 seuls 17 feront l'objet d'une réelle discussion. Que s'est-il dont passé entre-temps ? Comment une telle perte peut-elle avoir eu lieu ? Pourquoi les femmes n'ont-elles pas réussi à faire en sorte que leurs sujets soient repris et discutés ?



Mise à jour le Dimanche, 17 Avril 2011 14:13