De la dictature à la démocratie - Chapitre 8 : Application de la défiance politique PDF Imprimer Envoyer
Lundi, 16 Mai 2011 12:23
Index de l'article
De la dictature à la démocratie
Chapitre 1 : Faire face avec réalisme aux dictatures
Chapitre II : Les dangers de la négociation
Chapitre 3 : D’où vient le pouvoir ?
Chapitre 4 : Les faiblesses des dictatures
Chapitre 5 : L’exercice du pouvoir
Chapitre 6 : La nécessité de planification stratégique
Chapitre 7 : La planification stratégique
Chapitre 8 : Application de la défiance politique
Chapitre 9 : La désintégration de la dictature
Pour en savoir plus :
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Chapitre 8 : Application de la défiance politique

Dans les situations où les gens se sentent impuissants et effrayés, il est important que les tâches qui leur sont initialement confiées présentent peu de risques, leur apparaissent constructives et les mettent en confiance. Ce genre d’actions – par exemple porter des vêtements de manière inhabituelle – donne au public l’occasion de marquer sa différence d’opinion et de participer de manière significative à des actes de dissidence. Dans d’autres cas, un sujet non politique et apparemment mineur – comme assurer la sécurité d’approvisionnement en eau – peut devenir le point de fixation des actions d’un groupe. Les stratèges doivent choisir une cause dont les mérites seront largement reconnus et difficiles à rejeter. Le succès de telles campagnes limitées devrait non seulement résoudre un problème, mais aussi convaincre la population qu’elle possède un vrai pouvoir.

La plupart des stratégies de campagnes à long terme ne doivent pas viser à la chute rapide de la dictature mais plutôt à atteindre des objectifs limités. De même, toutes les campagnes ne nécessitent pas la participation de toute la population.

En réfléchissant à la série de campagnes qui constituent la stratégie globale, les stratèges de la défiance politique doivent examiner comment les campagnes – au début, au milieu et près de leur conclusion – diffèrent les unes des autres.

I. La résistance sélective

Lors des premières étapes de la lutte, des campagnes séparées avec différents objectifs spécifiques peuvent être très utiles. De telles campagnes sélectives peuvent se succéder. Parfois, deux ou trois peuvent se dérouler simultanément.

En planifiant une stratégie de « résistance sélective », il est nécessaire d’identifier des questions ou des griefs qui symbolisent l’oppression générale de la dictature. De telles questions peuvent devenir les cibles appropriées pour des campagnes qui permettront de gagner des objectifs stratégiques intermédiaires, s’insérant bien sûr dans la stratégie globale.

Ces objectifs stratégiques intermédiaires doivent être réalisables, donc être dans les possibilités actuelles ou futures des forces démocratiques. Cela permet d’assurer une série de victoires bonnes pour le moral, et contribue aussi à des changements progressifs dans les relations de pouvoir, profitables pour le combat à venir.

Les stratégies de résistance sélective devraient se concentrer essentiellement sur des questions spécifiques d’ordre social, économique ou politique. Elles peuvent être choisies en vue de maintenir une part du système social et politique hors du contrôle du dictateur, afin de regagner des parts actuellement sous son contrôle, ou encore afin de l’empêcher d’atteindre un objectif particulier. Si possible, comme nous l’avons déjà dit, la campagne de résistance sélective devrait aussi frapper un ou plusieurs points faibles de la dictature. Ainsi, les démocrates auront le meilleur impact possible compte tenu de leurs moyens.

Les stratèges doivent planifier très tôt les stratégies pour leur première campagne. Quels seront ses objectifs limités ? Comment contribueront-ils à la réalisation de la stratégie globale retenue ? Si possible, il est sage de formuler aussi les grandes lignes des stratégies pour la deuxième et, éventuellement, la troisième campagne. Toutes ces stratégies devront mettre en œuvre la stratégie globale et opérer selon ses lignes directrices.

II. Le défi symbolique

Au début d’une campagne visant à saper les fondements d’une dictature, les premières actions spécifiquement politiques peuvent avoir une portée limitée. Elles sont destinées, en partie, à tester et influencer les intentions de la population, et à la préparer à continuer la lutte par la non-coopération et la défiance politique.

L’action initiale peut prendre la forme d’une protestation symbolique ou d’un acte symbolique de non-coopération, limité ou temporaire. S’il y a peu de volontaires pour agir, le premier acte peut consister par exemple à mettre des fleurs à un emplacement symbolique. Par contre, si le nombre de volontaires est très important, on peut observer une pause de cinq minutes dans toutes les activités ou pratiquer plusieurs minutes de silence. En d’autres circonstances, quelques individus pourraient entreprendre une grève de la faim, une veillée à un endroit d’importance symbolique, un bref boycott des cours par les étudiants ou un sit-in temporaire dans un bureau important. Sous une dictature, ces actions plutôt agressives rencontreraient probablement une répression sévère.

Certains actes symboliques, tels qu’une occupation physique devant le palais du dictateur ou le siège de la police politique, peuvent entraîner un grand risque et ne sont pas recommandées pour démarrer une campagne.

Les actions initiales de protestation symbolique ont parfois attiré une large attention nationale et internationale, comme ce fut le cas des manifestations de rue en Birmanie en 1988, ou de l’occupation étudiante et de la grève de la faim sur la place Tienanmen à Pékin en 1989. Les pertes importantes des manifestants dans ces deux cas montrent bien qu’il est impératif pour les stratèges de prendre soin de planifier les campagnes. Bien qu’elles aient un formidable impact moral et psychologique, de telles actions ne suffisent pas pour abattre une dictature. Elles demeurent largement symboliques et ne changent rien à la position du pouvoir dictatorial.

Il est rarement possible de couper les dictateurs de leurs sources de pouvoir complètement et rapidement dès le début de la lutte. En pratique, cela reviendrait à demander à la totalité de la population et à presque toutes les institutions de la société – qui avaient été jusque là largement soumises – de rejeter définitivement le régime dans son ensemble et de le défier subitement par une non coopération forte et massive. Cela ne s’est jamais vu et serait très difficile à réaliser. Donc, dans la plupart des cas, une campagne rapide de non coopération et de défiance totale serait une stratégie irréaliste pour une première phase.

III. Distribuer la responsabilité de la lutte

Lors d’une campagne de résistance sélective, le poids de la lutte est normalement supporté par une ou plusieurs sections de la population. Lors de la campagne suivante, avec un autre objectif, le fardeau de la lutte est déplacé vers d’autres groupes de population. Par exemple, des étudiants peuvent mener des grèves concernant des questions d’éducation, des dirigeants religieux et des croyants peuvent se concentrer sur une affaire liée à la liberté religieuse. Parallèlement, les cheminots peuvent se mettre à obéir scrupuleusement aux règles de sécurité afin de ralentir tout le système de transport. Des journalistes peuvent défier la censure en laissant des espaces vides là où des articles interdits auraient dû apparaître. Des policiers peuvent à plusieurs reprises rater la localisation et l’arrestation de membres recherchés de l’opposition démocratique. En échelonnant les campagnes par types de problèmes et par groupes de population, on permet à des segments de population de se reposer alors que la résistance continue.

La résistance sélective est tout spécialement importante pour défendre l’existence et l’autonomie des groupes et des institutions politiques, économiques et sociaux indépendants hors du contrôle de la dictature. Leur importance a été discutée précédemment. Ces centres de pouvoir fournissent les bases institutionnelles à partir desquelles la population peut faire pression ou résister aux contrôles de la dictature. Durant la lutte, ils risquent d’être parmi les premières cibles de la dictature.

IV. Viser le pouvoir du dictateur

Tandis que la lutte à long terme se développe au-delà des stratégies initiales vers des étapes plus avancées et plus ambitieuses, les stratèges doivent calculer la manière de restreindre encore les sources de pouvoir des dictateurs. Le but est de se servir de la noncoopération populaire pour créer une nouvelle situation stratégique plus avantageuse pour les forces démocratiques.

Alors que les forces de la résistance démocratique deviennent de plus en plus puissantes, les programmateurs mettent en place des stratégies de noncoopération et de défiance politique plus ambitieuses qui permettent de tarir plus encore les sources de pouvoir de la dictature. Le but est de créer une paralysie politique croissante et, finalement, de désintégrer de la dictature elle-même.

Il est nécessaire de planifier avec soin la manière dont les forces démocratiques peuvent affaiblir le soutien que des gens et des groupes offraient jusque-là à la dictature. Ce soutien sera-t-il réduit par la révélation des brutalités perpétrées par le régime, par la révélation des conséquences économiques désastreuses de la politique du dictateur ou par la prise de conscience de la possibilité de mettre fin à la dictature ? Ceux qui soutiennent la dictature devraient au moins être incités à se montrer « neutres », ou même, de préférence, à devenir des soutiens actifs du mouvement pour la démocratie.

Tout en planifiant et en exécutant la défiance politique et la noncoopération, il est très important d’étudier de près les principaux supporters et aides du dictateur, y compris les services secrets, le parti politique, la police, les administrations, mais tout spécialement l’armée.

Le degré de loyauté au dictateur des forces militaires, des soldats et des officiers, doit être soigneusement évalué. Quelle est leur sensibilité aux idées des forces démocratiques ? Y aurait-il chez les soldats de base des conscrits malheureux ou effrayés ? Des soldats et officiers se sentiraient-ils assujettis par le régime pour des raisons personnelles, familiales ou politiques ? Quels autres facteurs pourraient rendre les soldats et officiers vulnérables à la subversion démocratique ?

Très tôt dans la lutte pour la libération, il s’agit de développer une stratégie qui permette de communiquer avec les troupes et les fonctionnaires du dictateur. Par des mots, des symboles et des actes, les forces démocratiques peuvent informer les troupes que la lutte pour la libération sera vigoureuse, déterminée et durable. Les militaires doivent savoir que la lutte aura un caractère spécial, qu’elle sera destinée à miner la dictature mais qu’elle ne menacera pas leurs vies. Ces efforts visent à miner à la longue le moral des troupes du dictateur et en fin de compte à subvertir leur loyauté et leur obéissance au profit du mouvement démocratique. Des stratégies similaires peuvent viser la police et les fonctionnaires.

Il ne faudrait pas que les tentatives pour gagner la sympathie et inciter à la désobéissance dans les rangs du dictateur soient interprétées comme un encouragement adressé aux forces armées à renverser rapidement la dictature par une action militaire. Ce scénario ne conduirait probablement pas à une démocratie qui fonctionne. Comme nous l’avons dit, un coup d’État ne corrige guère le déséquilibre des relations de pouvoir entre le peuple et les dirigeants. Il sera donc nécessaire de prévoir la manière de faire comprendre aux militaires sympathisants que ni un coup d’État militaire, ni une guerre civile contre le dictateur n’est requis ni souhaitable.

Des officiers sympathisants peuvent jouer un rôle vital dans la lutte démocratique, comme répandre la désaffection et la noncoopération parmi les forces militaires, encourager des inefficacités délibérées, et soutenir la décision d’ignorer discrètement des ordres et de refuser de poursuivre la répression. Le personnel militaire peut aussi offrir différentes formes d’assistance nonviolente au mouvement démocratique, comme la possibilité de se déplacer en sécurité, mais aussi des informations, du ravitaillement, de l’approvisionnement médical, etc.

L’armée est l’une des plus importantes sources de pouvoir des dictateurs parce qu’elle peut utiliser ses unités militaires disciplinées et ses armes directement pour attaquer et punir une population désobéissante. Les stratèges de la défiance politique doivent se souvenir qu’il sera extraordinairement difficile, sinon impossible, de désintégrer la dictature si la police, les fonctionnaires et les forces militaires soutiennent pleinement le régime, en obéissant et en exécutant ses ordres. Les stratégies visant à réduire la loyauté des forces du dictateur devraient donc être considérées par les stratèges démocrates comme une priorité.

Les forces démocratiques doivent cependant se rappeler que la désaffection et la désobéissance au sein des forces militaires ou de la police sont hautement dangereuses pour leurs membres. Les soldats et les policiers peuvent s’attendre à des sanctions sévères pour la moindre désobéissance et même à l’exécution en cas de mutinerie. Il ne faut donc pas leur demander de se mutiner trop tôt. Par contre, si la communication est possible, il faut expliquer clairement qu’il existe une multitude de formes de « désobéissance déguisée », relativement sans danger et praticables dès le début. Par exemple, la police et la troupe peuvent suivre les instructions de répression de manière inefficace, rater la localisation de personnes, prévenir des résistants d’imminentes répressions, d’arrestations ou de déportations, ou encore négliger de communiquer une information importante à leurs officiers supérieurs. Des officiers protestataires peuvent négliger de transmettre des ordres de répression vers le bas de la chaîne de commandement. Des soldats peuvent tirer au-dessus de la tête de manifestants. De même, les fonctionnaires peuvent perdre des dossiers et des instructions, travailler de manière inefficace et se déclarer « malades » au point d’avoir besoin de rester chez eux jusqu’à leur « guérison ».

V. Changements de stratégie

Les stratèges de la défiance politique devront sans cesse évaluer la mise en œuvre de la stratégie globale et des stratégies de campagnes spécifiques. Il est possible, par exemple, que la lutte ne se passe pas aussi bien que prévu. Dans ce cas, il sera nécessaire de définir des changements stratégiques qui pourraient être requis. Qu’est-ce qui peut être fait pour augmenter la force du mouvement et reprendre l’initiative? Dans une telle situation, il sera nécessaire d’identifier le problème, de faire une réévaluation stratégique et peut-être de confier le fardeau de la lutte à un autre groupe de la population, de mobiliser des sources de pouvoir supplémentaires et de développer de nouveaux axes d’actions. Lorsque cela sera fait, le nouveau plan devra être mis en œuvre immédiatement.

À l’inverse, si la lutte s’est déroulée mieux que prévu et si la dictature commence à s’effondrer plus vite qu’on ne s’y attendait, la question sera de savoir comment les forces démocratiques pourront capitaliser sur ces gains inattendus et se mettre en position de paralyser le dictateur. Nous l’étudierons au chapitre suivant.