La tyrannie de l’absence de structure - L’impuissance politique PDF Imprimer Envoyer
Lundi, 28 Mars 2011 06:56
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La tyrannie de l’absence de structure
structures formelles et informelles
la nature de l'élitisme
Le système des stars
L’impuissance politique
Principes pour une structuration démocratique
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L’impuissance politique

 

Les groupes sans structure peuvent être très efficaces pour aider les femmes à parler de leurs propres vies, mais ne sont pas aussi efficaces dans la poursuite d’une activité politique, ils se fatiguent quand les gens qui les composent "ne font rien d’autre que parler". Etant aussi dépourvu de structure que les groupes de conscientisation qui le composent, le Mouvement n’est pas plus efficace face à des tâches concrètes que les mêmes groupes isolés. La structure informelle qui le caractérise permet rarement une cohésion suffisante, et est trop profondément enracinée dans ses membres, pour lui permettre d’atteindre une véritable incidence sociale. Ainsi, le mouvement génère beaucoup d’activité, et peu de résultats. Malheureusement, les conséquences de ce problème ne sont pas aussi anodines que ces résultats, le mouvement devenant sa propre victime.

 

Certains groupes, quand ils ne sont pas très grands, et quand ils travaillent à petite échelle, centrent leur activité sur des projets locaux. Cependant cette option restreint l’activité du mouvement à un niveau local, et le coupe d’une incidence régionale ou nationale. Ainsi ces groupes, qui ont l’objectif d’avoir un fonctionnement efficace, en restent finalement au stade du groupe informel d’amies, ce qui exclut beaucoup d’autres femmes : dans la mesure où la seule façon accessible de participer au mouvement passe par les petits groupes, les femmes qui n’ont pas l’esprit grégaire se trouvent notablement désavantagées. Et dans la mesure où la principale façon de mener une activité organisée se limite aux groupes d’amies, l’élitisme reste finalement institutionnalisé.

 

Dans les groupes qui ne trouvent pas de projet local auquel se dédier, la seule raison d’exister se réduit à rester unies. Quand un groupe n’a pas d’activités concrètes (et la conscientisation en est bien une), les femmes qui l’intègrent dépensent leur énergie dans le contrôle du reste du groupe, ce qui n’est pas tant la conséquence d’un désir pernicieux de contrôler les autres (bien que ce le soit parfois), mais le produit de l’incapacité à mieux canaliser ses facultés. Les personnes qui disposent de temps et qui doivent justifier pourquoi elles se regroupent dédient leurs efforts au contrôle de leur environnement, et passent leur temps à critiquer des personnalités des autres membres du groupe : les luttes internes et les jeux de pouvoir s’imposent. Mais quand un groupe mène à bien quelque forme d’activité, les gens apprennent à s’entendre avec les autres et à éluder les antipathies personnelles en faveur d’un objectif plus grand. La nécessité de remodeler les personnes pour qu’elles atteignent l’image qu’on en a d’elles, trouve ses propres limites.

 

La crise des groupes de conscientisation laisse les gens sans but, et le manque de structure les laisse sans point de référence. Dans cette situation, les femmes du mouvement se replient sur elles-mêmes et leurs soeurs, ou cherchent d’autres alternatives pour agir, bien qu’elles soient peu accessibles. Certaines femmes "s’occupent de leurs affaires", ce qui peut délivrer une explosion de créativité individuelle, dont le mouvement bénéficiera en grande partie, bien que cette alternative ne marche pas pour la majorité, et ne soit évidemment pas propice à un esprit d’effort collectif. D’autres abandonnent le mouvement car elles ne veulent pas développer un projet individuel, et ne trouvent pas non plus la manière d’intégrer ou d’initier un projet collectif qui les intéresse.

 

Beaucoup d’autres se dirigent vers des organisations politiques qui leur offrent le type de structure et d’activité extérieure qu’elles n’ont pas trouvé dans le Mouvement de Libération. Ces organisations politiques trouvent là une source de recrutement de nouvelles affiliées, et n’ont pas besoin d’infiltrer le mouvement (bien que cette option ne reste pas exclue), puisque le désir d’une activité politique cohérente générée chez les femmes par leur participation au mouvement suffit à leur donner la volonté d’entrer dans une autre organisation quand le mouvement n’offre pas de piste à leur énergie et à leurs projets.

 

Les femmes qui adhèrent à d’autres organisations politiques tout en restant dans le Mouvement de Libération des Femmes, ou celles qui intègrent le mouvement alors qu’elles militent dans d’autres organisations politiques, deviennent à leur tour de nouvelles structures informelles. Ces cercles d’amies se fondent davantage sur leur activité politique commune non féministe mais elles se comportent de manière très similaire à celles qui sont évoquées plus haut. Partageant les mêmes valeurs, idées et conceptions politiques, elles deviennent ainsi des élites informelles, sans structure claire ou formalisée, sans responsabilité devant le groupe, agissant de droit propre, que ce soit ou non son intention.

 

Dans les groupes du mouvement, les nouvelles élites informelles sont fréquemment considérées comme une menace par les anciennes, et cette impression est tout-à-fait fondée.

 

Ces nouvelles élites, politiquement ligotées, se contentent rarement de n’être que des confréries comme de fait l’étaient les anciennes, et veulent propager leurs idées politiques et féministes, attitude par ailleurs absolument normale, bien que ses implications n’aient pas été pleinement analysées par le mouvement féministe. Les anciennes élites sont rarement disposées à exposer ouvertement leurs différences, car cela reviendrait à dévoiler la structure informelle du groupe. Beaucoup de ces élites se sont cachées derrière le drapeau de "l’anti-élitisme" et de l’absence de structure. Dans l’optique de contrer efficacement la compétence d’une nouvelle structure informelle, il leur faudrait proposer publiquement des alternatives qui pourraient être porteuses de conséquences risquées. Des seules manières pour elles de maintenir leur pouvoir, la plus facile est de rationaliser l’exclusion de l’autre structure informelle en les accusant de "rouges", de réformistes, de "lesbiennes" ; l’autre est de structurer le groupe de manière à ce que la structure de pouvoir initiale puisse rester institutionnalisée.

Mais cela n’est pas toujours possible. Ca l’est si les anciennes élites informelles ont une cohésion suffisante, et si elles ont déjà dans une large mesure accaparé le pouvoir. Si la cohésion de la structure informelle a montré qu’elle fonctionnait, on ne la modifie pas en substance, bien qu’alors l’institutionnalisation de la structure de pouvoir soit propice à sa remise en cause. Par contre, les groupes qui ont le plus besoin d’une structure sont souvent les plus incapables de la créer. Leurs structures informelles ne sont pas adaptées, mais leur adhésion à l’idéologie de "l’absence de structure" les rend réfractaires à tout changement de technique. Moins un groupe est structuré, plus il se cramponne à l’idéologie de "l’absence de structure", et plus il peut être facilement récupéré par un groupe de camarades politiques.

 

Etant donné que le mouvement dans son ensemble est aussi peu structuré que la majorité des groupes qui le composent, il est susceptible autant qu’eux d’être directement influencé, bien qu’alors le phénomène se manifeste de façon différente. Il arrive fréquemment que ce soient les organisations féministes structurées qui fournissent les directives de dimension nationale aux activités féministes, directives qui sont déterminées par les priorités qui régissent ces organisations. Ainsi, les groupes comme NOE et VEAL, et quelques collectifs de femmes de gauche, sont les seules organisations capables de mettre sur pied une campagne nationale. Les innombrables groupes non structurés du Mouvement de Libération peuvent choisir de soutenir ou non ces campagnes nationales, mais ne sont pas aptes à mettre sur pied les leurs, continuant ainsi à laisser leurs membres grossir les troupes des organisations structurées ; les groupes qui se disent "non structurés", n’ont aucun moyen de bénéficier des vastes ressources du mouvement pour défendre leurs priorités, et ne peuvent même pas compter sur une méthode pour décider de ces priorités.

 

Moins un mouvement est structuré, moins il a de contrôle sur son processus d’expansion et sur les actions politiques dans lesquelles il s’engage, ce qui ne veut pas dire que ses idées ne se diffusent pas. S’il existe un certain intérêt de la part des média, et si les conditions sont réunies, les idées du mouvement pourraient avoir une plus vaste diffusion. Cela n’implique pas forcément qu’elles soient mises en pratique, mais qu’au moins elles soient objets de discussion. Dans la mesure où l’idéal féministe peut être porté par la pratique, on peut bien sûr agir, mais si sa réalisation exige une force politique coordonnée, nous devrons nous organiser différemment.

 

L’organisation en structures informelles a ses limites : elle est politiquement inefficace, ainsi qu’excluante et discriminatoire pour les femmes qui ne sont pas ou ne peuvent pas se lier à des cercles d’amies. Celles qui ne peuvent s’intégrer aux organisations existantes à cause de leur classe, de leur race, de leur métier, de leur éducation, de leur état civil, de leur maternité, de leur personnalité, etc., se sentent inévitablement découragées de s’investir ; celles qui au contraire s’intègrent développent un intérêt caché pour le maintien des choses telles qu’elles sont.

 

Les intérêts cachés des groupes informels transparaîtront un jour à travers les structures informelles existantes, et le mouvement n’aura aucun moyen de déterminer les personnes qui doivent exercer le pouvoir en son sein. Si le mouvement continue à éluder délibérément la responsabilité de désigner les personnes qui exercent le pouvoir, il continuera à être dépourvu de moyens pour l’abolir ; de fait son attitude se réduit à abdiquer le droit d’exiger que ces personnes qui de fait l’exercent en soient responsables. Ainsi, si le mouvement s’engage à diluer le pouvoir au maximum parce qu’il sait qu’il ne peut exiger aucune responsabilité des personnes qui l’exercent, il empêchera qu’un groupe ou qu’une personne le domine totalement, mais il garantira en même temps son inefficacité politique maximale. Il faut trouver une solution intermédiaire entre les structures de domination et l’inefficacité.

 

Ces problèmes sont en train de se figer, dans un Mouvement qui change de nature. La conscientisation comme fonction principale du Mouvement de Libération des Femmes commence à être absolue. La libération des femmes est devenue un thème quotidien grâce à l’intense propagande des médias ces deux dernières années et aussi aux nombreux livres et articles qui circulent actuellement. Ces thèmes sont discutés, et des groupes de discussion naissent sans que leurs membres n’aient aucune connexion explicite avec le mouvement.

 

Le mouvement doit établir ses priorités, structurer ses objectifs, et continuer ses campagnes de manière coordonnée, et pour ce faire, il doit s’organiser à échelle locale, régionale et nationale.



Mise à jour le Vendredi, 15 Avril 2011 08:00