La tyrannie de l’absence de structure - la nature de l'élitisme PDF Imprimer Envoyer
Lundi, 28 Mars 2011 06:56
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La tyrannie de l’absence de structure
structures formelles et informelles
la nature de l'élitisme
Le système des stars
L’impuissance politique
Principes pour une structuration démocratique
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La nature de l’élitisme

 

(…) Le terme "élitaire" fait référence à un petit groupe de gens qui domine un autre groupe plus grand, dont il fait partie, sans normalement avoir une responsabilité directe sur ce plus grand groupe, et qui agit fréquemment sans son consentement ou sa connaissance. Une personne devient élitiste quand elle fait partie ou défend la domination de ce petit groupe, indépendamment du fait qu’elle soit ou non connue des autres. La notoriété n’est pas un équivalent de l’élitisme. Les élites les plus insidieuses sont habituellement composées de gens que le grand public ne connaît pas. Les élites intelligentes sont, en général, assez sagaces pour ne pas se faire connaître ; elles savent que si on les connaît on les observe, et qu’alors le masque qui cache leur pouvoir cesse d’être préservé.

 

Le fait que les élites soient informelles ne veut pas dire qu’elles sont invisibles. Dans la réunion d’un groupe quelconque, n’importe qui peut, en ayant l’oeil avisé et l’oreille attentive, se rendre compte de qui influe sur qui. Les membres d’un groupe qui ont de bonnes relations entre eux se fréquenteront plus fréquemment que d’autres. Illes s’écoutent plus attentivement et s’interrompent moins ; illes répètent les points de vue ou les opinions des autres et, en cas de conflit, illes cèdent plus amicalement ; de même illes tendent à ignorer voire à lutter d’arrache-pied contre les "exclu-e-s" ("out"), dont l’assentiment n’est pas nécessaire pour prendre une décision, et pourtant les "exclu-e-s" ("out") doivent maintenir de bonnes relations avec les "inclu-e-s" ("in"). Evidemment les lignes de démarcation ne sont pas aussi clairement tracées que ce que j’affirme ici : dans l’interaction naissent des nuances. (…)

 

Les élites ne sont pas des groupes de conspiration : il est rare qu’un petit groupe se réunisse et essaye délibérément de s’accaparer un plus grand groupe à ses fins. Les élites ne sont rien de plus et rien de moins que des groupes d’ami-e-s qui, accidentellement, participent à la même activité politique, bien que, d’un autre côté, illes auraient probablement une activité politique indépendamment du maintien ou non de leur amitié. La coïncidence de ces deux faits est ce qui génère une élite dans un groupe déterminé, et aussi ce qui rend si difficile son anéantissement.

 

Ces groupes d’ami-e-s fonctionnent comme des réseaux de communication en marge de tous les canaux que le groupe a pu établir avec eux, et s’il n’existe pas de canaux, ils fonctionnent comme le seul réseau de communication : parce que ces gens sont ami-e-s, parce qu’en général illes partagent les mêmes valeurs et conceptions politiques, parce qu’illes se parlent dans des circonstances de la vie quotidienne, parce qu’illes se consultent quand illes doivent prendre des petites décisions pour leur vie, les gens qui participent à ces réseaux ont plus de pouvoir que ceux qui ne participent pas. Il est rare qu’un groupe n’établisse aucun réseau informel de communication entre les ami-e-s qui se lient en son sein.

 

Certains groupes, selon leur taille, peuvent avoir plus d’un réseau de communication informelle, en outre ces derniers peuvent s’entremêler. Quand il existe juste un réseau de ce type, il se transforme en l’élite du groupe "sans structure", indépendamment de la volonté ou non de ses membres d’être élitistes. Si, d’un autre côté, il est le seul réseau existant dans un groupe structuré, il peut ou ne peut pas correspondre à son élite, selon la composition et la nature du groupe formel. S’il existe deux réseaux d’ami-e-s ou plus, ils se font parfois concurrence pour gagner le pouvoir dans le groupe, créant ainsi des divisions ; il peut aussi arriver que l’une des fractions abandonne délibérément la compétition, en laissant une autre être l’élite du groupe. Dans un groupe structuré, en général, deux réseaux d’ami-e-s ou plus coexistent et se font concurrence pour gagner le pouvoir formel. On pourrait considérer que c’est la situation la plus saine, puisque les membres restant-e-s peuvent jouer les arbitres entre les deux groupes en compétition pour le pouvoir, et, de cette façon, poser des exigences déterminées à celleux avec qui illes s’allient temporairement.

 

Le caractère inévitablement élitaire et exclusif des réseaux de communication informelle entre ami-e-s n’est pas une particuliarité du mouvement féministe, ni un phénomène nouveau pour les femmes. Ce type de relations informelles a servi des siècles durant à exclure la participation des femmes des groupes intégrés dont elles faisaient partie. Dans toute profession ou organisation, ces réseaux ont créé une mentalité de "groupe fermé", à l’image des liens de "camarades de classe", et ont empêché les femmes (quelques-unes) (ainsi que certains hommes isolés) d’accéder de façon égalitaire aux sources de pouvoir ou à la reconnaissance sociale. Une bonne partie des efforts du mouvement féministe, dans le passé, s’est dirigée vers la formalisation des structures de décision et des processus de sélection, avec l’objectif de faciliter l’attaque directe contre les mécanismes d’exclusion des femmes, mais tout cela n’a pas eu lieu au sein même du mouvement féministe, parce qu’on partait inconsciemment du principe qu’il n’y avait que des femmes (en théorie, égales, d’une même classe).

 

Comme nous le savons bien, ces efforts n’ont pas empêché la persistance de la discrimination contre les femmes, bien qu’au moins celle-ci soit devenue plus difficile.

 

Etant donné que les groupes du mouvement n’ont pas pris de décisions concrètes quant à qui doit exercer le pouvoir en leur sein, les critères suivis diffèrent d’un bout à l’autre du pays. Dans la première étape du mouvement, par exemple, le mariage était requis, en général, pour pouvoir participer à l’élite informelle. C’est-à-dire qu’en accord avec les enseignements traditionnels, les mariées restaient fondamentalement entre elles, considérant que les célibataires en tant qu’amies intimes sont un danger excessif. Dans plusieurs villes ce critère fut nuancé en incluant dans l’élite uniquement les épouses d’hommes de la nouvelle gauche. Cette norme-là prend en compte quelque chose de plus que la simple tradition, en effet les hommes de la nouvelle gauche, en général, avaient accès à des ressources dont le mouvement avait besoin et qu’il ne pouvait obtenir que par leur biais.

Le mouvement a changé avec le temps, et le mariage a cessé d’être un critère universel pour une réelle participation ; d’autres normes ont été adoptées pour n’ouvrir la porte de l’élite qu’aux femmes qui avaient des caractéristiques matérielles et personnelles déterminées. En général, celles-ci sont : être originaire des classes moyennes (malgré toute la rhétorique existante sur les relations avec la classe prolétaire), être mariée ou pas mais vivre avec quelqu’un-e, être ou se prétendre lesbienne, avoir entre 20 et 30 ans, avoir étudié à l’université ou avoir au moins un certain niveau d’éducation, être "marginale" mais pas trop, avoir une posture politique ou être reconnue comme "baba-cool", avoir une personnalité d’une certaine manière "féminine" avec des caractéristiques telles que "être agréable", s’habiller de manière appropriée etc. Il existe également des caractéristiques déterminées qui presqu’inévitablement définiront une personne "marginale" avec qui il ne faut pas tisser de liens, par exemple : être trop âgée, travailler 8 heures par jour, ou, encore plus, avoir un intense dévouement "professionnel", ne pas être agréable et être explicitement célibataire (c’est-à-dire n’avoir d’activité ni hétéro ni homosexuelle).

 

Nous pourrions ajouter d’autres critères de sélection mais ils seraient tous en rapport, d’une manière ou d’une autre, avec ceux énumérés ci-dessus : les pré-requis typiques pour faire partie des élites informelles du mouvement, et, ainsi, exercer une certaine forme de pouvoir, sont en rapport avec la classe sociale, la personnalité et le temps libre. Ils n’incluent pas la compétence, la consécration au féminisme, le talent ou la contribution potentielle au mouvement : ceux-là sont les critères employés pour établir une amitié, ceux-ci sont ceux que chaque mouvement ou organisation doit adopter s’il veut avoir une certaine efficacité politique.

 

Les normes de participation peuvent varier d’un groupe à l’autre, mais les voies d’intégration à l’élite informelle - si l’on répond aux critères établis - sont souvent très semblables. La seule différence de fond réside dans le fait d’être dans le groupe depuis le début, ou de s’intégrer une fois le groupe formé. Si l’on devient membre du groupe dès le début il est important qu’un grand nombre d’ami-e-s l’intègre au même moment. Si, à l’inverse, on ne connaît bien aucun des membres, il faut alors se lier d’amitié avec un groupe de "gens bien", et fixer les normes basiques d’interaction pour créer quelque structure informelle. Une fois créées les normes informelles, celles-ci se maintiennent, aidées pour cela du recrutement de nouvelles personnes qui "s’ajustent". On intègre une élite d’une manière similaire à celle dont on s’engage dans une "confrérie". Si quelqu’une est considérée comme "prometteuse", elle est "entraînée" par les membres de la structure informelle et, selon les cas, initiée ou laissée de côté. Si la confrérie n’a pas assez de conscience politique pour débuter consciemment le processus, celui-ci peut se dérouler de la même manière que l’adhésion à n’importe quel club privé. En premier lieu une protectrice est nécessaire, c’est-à-dire qu’il faut trouver une membre de l’élite qui jouit de respect en son sein et cultiver activement son amitié. Il est très probable qu’à l’avenir elle t’introduise dans le groupe d’initiées.

 

Toutes ces procédures prennent du temps, à tel point que si l’on travaille 8 heures ou si l’on a quelque obligation similaire, il est en général impossible d’arriver à faire partie de l’élite. Simplement parce qu’on n’a pas le temps d’assister à toutes les réunions et de cultiver les relations personnelles nécessaires pour être entendu-e dans la prise de décisions. Voilà pourquoi les structures formelles pour les prises de décisions sont une aubaine pour les personnes chargées de travail. Le fait de pouvoir compter sur des procédés fixes de prise de décision garantit, jusqu’à un certain point, la participation de tout un chacun.

 

Bien que cette dissection du processus de formation d’une élite dans les petits groupes ait été exposée dans une perspective critique, elle ne part pas du principe que les structures informelles sont inévitablement mauvaises ; simplement, elles sont inévitables. Tous les groupes créent des structures informelles comme conséquence des normes d’interaction entre les membres du groupe ; ces structures informelles peuvent être très utiles. Mais seuls les groupes "sans structure" sont totalement régis par elles. Quand les élites informelles se conjuguent avec le mythe de l’absence de structure, il est impensable de mettre des bâtons dans les rouages du pouvoir ; celui-ci devient arbitraire.

 

Ce qui a été constaté jusqu’ici comporte deux conséquences potentiellement négatives dont nous devons être conscient-e-s. La première est que la structure informelle gardera une grande similitude avec une confrérie tant qu’on écoutera quelqu’un-e parce qu’ille nous plaît bien et non parce qu’ille dit des choses significatives. Dans la mesure où le mouvement ne développe pas une activité extérieure, ce qui précède n’a pas une grande importance, mais son évolution ne doit pas s’arrêter à cette étape préliminaire, il devra nécessairement modifier cette tendance. La seconde conséquence négative se trouve dans le fait que les structures informelles n’obligent pas les personnes qui l’intègrent à répondre face au groupe en général. Le pouvoir qu’elles exercent ne leur a pas été confié, et donc ne peut pas leur être arraché. Leur influence ne se base pas sur ce qu’elles font pour le groupe, et donc elles ne peuvent être directement influencées par celui-ci. Il ne faut pas nécessairement déduire de ce qui précède que les structures informelles donnent lieu à un comportement irresponsable face au groupe, puisque les personnes qui souhaitent maintenir leur influence sur le groupe essaieront en général de répondre à ses attentes, mais le fait est que le groupe ne peut pas exiger cette responsabilité, il dépend des intérêts de l’élite.

 



Mise à jour le Vendredi, 15 Avril 2011 08:00