Témoignage de Christiane Faure PDF Imprimer Envoyer
Mardi, 12 Avril 2011 08:33

enfant_juifUn témoignage recueilli par Frank Lepage  chargé de recherches à l'INJEP (http://www.injep.fr rubrique "publications") sur l'histoire de l'éducation populaire, de Christiane Faure (belle sœur d'Albert Camus) qui fut aux manettes de l'éducation populaire d'après-guerre.

Trouvé ici

« Ma prise de conscience date de 1942 et de la promulgation des lois juives par l'Etat Français. J'étais alors professeur de lettres au lycée de jeunes filles d'Oran, en Algérie. J'ai été totalement choquée par la tranquillité avec lesquelles ces lois antisémites ont été acceptées et mises en oeuvre par mes collègues. Sur un effectif d'enseignants tel que celui du grand lycée d'Oran, nous n'étions pas plus de trois professeurs à nous offusquer d'une telle mesure.

Les noms des élèves juives ont été purement et simplement rayés des listes à l'encre rouge. Je reverrai toujours ces petites jeunes filles que je connaissais toutes descendre la colline en face du lycée avec leur tablier rose plié sous le bras. Mes amis et collègues me conseillaient de me faire plus discrète dans ma désapprobation, mais j'ai organisé comme j'ai pu des cours en dehors de l'école avec les élèves juifs pour les préparer au baccalauréat. Après le débarquement américain (fin 1942), je suis entrée tout de suite dans le Gouvernement provisoire d'Alger, dans un service de René Capitant, Ministre de l'Éducation Nationale, "le service des colonies", chargé de remettre sur des pieds républicains les textes officiels. Arrivée en France avec le gouvernement provisoire, (après une traversée homérique à feux éteints) Capitant nous a réunis pour nous annoncer  que Jean Guéhenno (1) créait un service d'éducation des adultes : un "bureau de l'éducation populaire" et a demandé qui voulait s'en charger. J'ai levé la main à la surprise générale. Mon indignation et mon dégoût, ma déception devant la conduite du corps enseignant pendant la guerre étaient tels que je ne voulais plus travailler dans l'enseignement. Le corps enseignant, un corps "noble" !?! Où étaient la morale, où étaient l'éducation civique ? Je ne pouvais plus enseigner La Fontaine, Racine ou Molière, textes désormais sans rapport avec la situation, et ce qu'il aurait fallu faire face à ces lois.La "laïcité" (note : à prendre ici au sens de neutralité politique) imposée aux enseignants ne me convenait plus. elle empêchait tout contact direct avec les jeunes, toute explication franche, directe, c'est à dire politique avec la jeunesse. La laïcité devenait une religion qui isolait comme les autres. Dans un cadre d'éducation des adultes, il me semblait qu'on pourrait dire, tout ce qu'on voudrait : d'où mon choix pour l'éducation populaire : cadre neuf, cadre libre, ou pourrait se développer l'esprit critique. Blanzat, Faure, Basdevant, Guéhenno. Voilà l'équipe de départ. Une vraie saga protestante. »

Et comme elle ne voulait plus travailler avec des enseignants, Christiane Faure embarqua des artistes avec elle, qui eurent des descendants... Même si peu le disent, beaucoup d'artistes de théâtre n'auraient pas existé sans ce mouvement : Chéreau, Mnouchkine... Chris Marker fit partie de l'aventure. Le comédien Robin Renucci la prolonge chaque année aux rencontres de l'ARIA en Corse.

1. Guéhenno, écrivain, académicien français, qui a évoqué et revendiqué dans son œuvre ses origines populaires.

 

Trouvé ici http://nrv.20minutes-blogs.fr/archive/2007/10/31/l-%C3%A9ducation-populaire-toujours-recommenc%C3%A9e.html

Mise à jour le Mardi, 12 Avril 2011 13:12