Enquête et conscientisation - Reconquête de la parole PDF Imprimer Envoyer
Lundi, 28 Mars 2011 08:03
Index de l'article
Enquête et conscientisation
«Pas d'enquête, pas de droit à la parole»
Un patrimoine en friche
CONCEPTION SOLIDARISTE DE L'ENQUETE
Reconquête de la parole
Le dialogue
Toutes les pages

Reconquête de la parole

Pour formuler une pensée, il faut avoir des mots pour la dire. La conquête de la parole est donc la première tâche dans une perspective libératrice. C'est également un aspect essentiel de la reconquête de leur existence par les classes populaires, contre tous ceux qui prétendent parler en leur nom.

Dans les organisations classiques on assiste à une véritable confiscation de la parole par des «spécialistes» qui sont en fait les gens disposant des plus grandes facilités d'expression orale ou écrite. Ces leaders se trouvent donc la plupart du temps disposer d'un bagage universitaire et sont si ce n'est issu de la classe dominante (ce qui arrive plus souvent qu'on ne le pense) mais au moins de ce qu'Alain Bihr nomme l' «encadrement capitaliste» (10). Dans ce sens, ils ont des intérêts distincts de ceux qu'ils prétendent représenter et tendent à déformer la parole populaire ou à l'usurper pour exprimer leur propres attentes et revendications.

Le cas le plus caricatural de l'usurpation de la parole populaire est donné par les associations comme DAL ou Droits Devant !! qui mettent systématiquement en avant leurs responsables qui ne sont nullement des personnes défavorisées mais des «personnalités» intellectuelles ou du monde de la culture : le biologiste Albert Jacquard, le cancérologue Schwartzenberg, le prêtre Mrg Gaillot... Toutes les actions de ces associations sont d'ailleurs systématiquement relayées par des «appels de personnalités» derrière lesquelles sont priés de se ranger les sans-papiers, les mal-logés, etc.

A ses débuts, le mouvement syndical a cherché à se prémunir de ces dérives en interdisant l'adhésion aux intellectuels non salariés et aux cadres. Georges Sorel, principal théoricien du syndicalisme révolutionnaire des années 1890 aux années 1910 - et intellectuel lui-même - a écrit quelques pages particulièrement brillantes pour mettre en garde les syndicalistes sur les dangers que représentaient les intellectuels pour le mouvement syndical (11).

Pour Georges Sorel «ces intellectuels, mal-payés, mécontents ou peu occupés ont eu l'idée vraiment géniale d'imposer l'emploi du terme impropre de prolétariat intellectuel : ils peuvent ainsi facilement se glisser dans les rangs du prolétariat industriel».

Dans la période la plus récente, des courants comme la LCR ont avancé avec persistance l'idée que les intellectuels étaient des salariés comme les autres et les étudiants des «travailleurs en formation». Ceci correspond sans aucun doute à une tendance générale dans l'évolution sociale, mais certainement pas à un état qui serait réalisé. En l'occurrence il s'agit sans doute avant tout d'une excuse commode pour justifier l'implantation sociale déplorable de ce groupe dans les couches ouvrières.

Plus généralement, tous les groupes et partis de tradition communiste ont insisté simultanément sur l'incapacité des salariés à parvenir par eux-mêmes à une conscience socialiste et sur le rôle indispensable des intellectuels déclassés dans le parti révolutionnaire.

On est bien loin des paroles de l'Internationale, quand ce chant historique du mouvement ouvrier proclamait :

«Il n'est pas de sauveur suprême,

Ni Dieu, ni César, ni tribun,

Producteurs, sauvons nous nous mêmes,

Décrétons le salut commun».

Quelle peut-être la place des intellectuels et des personnes issues de l'encadrement capitaliste dans le mouvement social ? Alain Bihr, lui même universitaire, esquisse des éléments de réponse en expliquant qu'il s'agit avant tout d'adopter une position ferme en défense des plus défavorisés et en invitant les intéressés à «trahir leur classe» (opus cité).

Plus concret, le sociologue Pierre Bourdieu quant à lui propose de construire un nouveau type de lieu permettant la rencontre et la collaboration entre militants et scientifiques, sans que ni les uns ni les autres ne soient instrumentalisés (12).

On ajoutera que tous les membres de la société peuvent et doivent participer à l'action pour l'organisation de l'ensemble de la société dans une perspective émancipatrice, à commencer par les couches les plus défavorisées.

Mais dans ce cas, la relation entre les éléments les plus conscients (et disposant généralement du bagage culturel le plus important) et les autres n'est pas une relation d'endoctrinement mais de dialogue et d'enrichissement mutuel. En dernière instance, le pouvoir de décision doit revenir à la majorité. C'est pourquoi les partisans de la conscientisation sont généralement parmi les plus fervents défenseurs de l'autogestion et de la démocratie.

 



Mise à jour le Dimanche, 17 Avril 2011 14:23